Table des matières
- RAPPORT SUR L’ÉTAT DE LA SOCIÉTÉ CIVILE 2026
- PANORAMA: RÉSISTANCE À CONTRE-COURANT +
- DÉMOCRATIE: UNE ASPIRATION DURABLE +
- TECHNOLOGIE: INNOVATION SANS RESPONSABILITÉ +
- GOUVERNANCE MONDIALE: LA POLITIQUE DE PUISSANCE MET À L’ÉPREUVE LES RÈGLES +
- CONFLIT: L’IMPUNITÉ SANS LIMITES +
- CLIMAT ENTRE EFFONDREMENT ET PERCÉE +
- MIGRATION: LA CRUAUTÉ COMME POLITIQUE +
- LUTTES DE GENRE: RECUL ET RÉSISTANCE +
- LA GÉNÉRATION Z: UNE NOUVELLE RÉSISTANCE SE LÈVE +
- REMERCIEMENTS +
- Télécharger le rapport +
- Les États recourent de plus en plus à des opérations d’expulsion massive, externalisent la gestion des migrations et entravent l’accès à l’asile. Les États-Unis mènent actuellement leur plus grande opération d’expulsion jamais organisée, avec des arrestations soumises à des quotas. L’Iran et le Pakistan ont expulsé 2,8 millions d’Afghans vers l’Afghanistan contrôlé par les talibans. Les États européens externalisent le contrôle des frontières et le traitement des demandes d’asile, renvoyant les personnes vers des pays dangereux. L’opportunisme politique est en grande partie responsable de l’hostilité envers les personnes migrantes et réfugiées.
- La société civile organise une résistance coordonnée à travers les campagnes de plaidoyer, les actions humanitaires, les recours judiciaires et les mobilisations de masse. À la suite d’une campagne de plaidoyer soutenue, l’Espagne a régularisé des migrants sans papiers et la Thaïlande a accordé des droits de travail aux personnes réfugiées du Myanmar. Dans plusieurs pays, les tribunaux ont bloqué les expulsions accélérées, protégé les demandeurs d’asile et innocenté les travailleurs humanitaires criminalisés. Des manifestations ont mobilisé des millions de personnes dans le monde entier, et aux États-Unis, des réseaux communautaires ont physiquement empêché des arrestations et des expulsions.
- Les politiques restrictives gagnent du terrain, et ce qui était autrefois impensable devient monnaie courante. Mais la résistance de la société civile empêche toute nouvelle régression et conteste la normalisation de l’extrême. La lutte se poursuit pour savoir si les États respectent leurs obligations contraignantes de protéger les personnes migrantes et réfugiées ou s’ils les rejettent en toute impunité lorsque cela leur convient politiquement.
Les crises multiples entraînent une augmentation du nombre de personnes déplacées. À la mi-2025, 117,3 millions de personnes étaient déplacées, dont 67,8 millions à l’intérieur de leur propre pays. La guerre au Soudan est à l’origine de la plus grande crise de déplacement au monde, et a contraint plus de 15 millions de personnes à fuir leur foyer, dont quatre millions vers des pays voisins. On estime qu’environ huit millions de Vénézuéliens sont dispersés à travers les Amériques et au-delà en raison de la crise économique et politique.
71 % des personnes réfugiées dans le monde sont accueillies dans des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire, et deux tiers dans des pays voisins du leur. Les États riches dont les politiques étrangères, les interventions militaires, l’exploitation économique et les émissions de gaz à effet de serre ont contribué à créer des personnes réfugiées, assument peu leurs responsabilités pour les protéger et les soutenir. Au contraire, beaucoup militarisent leurs frontières et criminalisent la solidarité.
En 2025, la crise s’est aggravée avec le retrait du financement de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), la contraignant à supprimer 5 000 emplois, à fermer 185 bureaux de terrain et à suspendre 1,4 milliard de dollars de programmes d’aide, laissant 11,6 millions de réfugiés sans assistance. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui a pour mandat d’aider toutes les personnes migrantes, a été contrainte de se restructurer après avoir perdu 30 % du soutien de ses donateurs.
Dans le cadre de la plus grande opération d’expulsion jamais menée aux États-Unis, les autorités expulsent systématiquement les personnes nées à l’étranger qui ne répondent pas à une conception de l’identité nationale de plus en plus restrictive et définie selon des critères raciaux. Certaines personnes ont été envoyées dans des pays lointains avec lesquels elles n’ont aucun lien et qui présentent de graves atteintes aux droits humains.
Partout en Europe, les États et l’Union européenne (UE) remettent en cause les principes fondamentaux de la protection des réfugiés et de l’ordre juridique européen, en externalisant le contrôle des frontières à des États partenaires autoritaires, en les payant pour intercepter les migrants et les empêcher d’atteindre l’Europe, tout en entravant les opérations de recherche et de sauvetage en mer. Plus de 3 000 personnes sont mortes en tentant de rejoindre l’Espagne et 1 340 ont péri en Méditerranée centrale alors qu’elles se dirigeaient vers l’Italie en 2025.
Les réponses actuelles aux migrations se caractérisent par une cruauté délibérée face à la détresse, mais elles se heurtent à une résistance déterminée de la société civile.
La mobilité est inhérente à la condition humaine et a façonné les civilisations pendant des millénaires, mais le discours politique contemporain la présente comme une menace sans précédent. Dans toutes les régions et tous les contextes politiques, les responsables politiques déploient des discours similaires qui dépeignent les personnes migrantes et réfugiées comme des personnes dépendantes de l’aide sociale, des menaces pour le marché du travail, des dangers pour la cohésion nationale, des criminels et des terroristes. Cela leur permet de détourner la frustration économique et politique du public de leurs propres échecs vers les personnes les plus vulnérables.
Pendant la campagne électorale de 2024, Donald Trump a promis de lancer la plus grande opération d’expulsion de l’histoire des États-Unis. Il l’a fait en apportant des changements juridiques, institutionnels et opérationnels qui ont démantelé le système de protection des personnes réfugiées et migrantes. Dès son premier jour au pouvoir, il a suspendu l’accueil et la réinstallation des réfugiés et a mis fin à la protection contre les raids de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans les églises, les hôpitaux et les écoles. Son gouvernement a ensuite fixé le plafond d’admission des réfugiés pour 2026 à un niveau ridiculement bas, à savoir 7 500 personnes, en accordant la priorité aux Sud-Africains blancs, au nom d’affirmations infondées selon lesquelles ils seraient victimes d’un « génocide blanc », un discours que Trump promeut depuis longtemps et qu’Elon Musk a amplifié.
L’administration Trump a mis fin au statut de protection temporaire pour plus d’un million de personnes originaires d’Afghanistan, du Cameroun, d’Haïti, du Honduras, du Népal, du Nicaragua et du Venezuela. Elle a conclu un accord avec le Salvador et son président autoritaire Nayib Bukele, afin de transférer les personnes expulsées vers une immense prison de haute sécurité abritant des membres présumés de gangs, en échange d’un paiement annuel de 6 millions de dollars. En mars, elle a invoqué la loi de 1798 sur les ennemis étrangers (Alien Enemies Act) pour expulser environ 250 Vénézuéliens vers le Salvador sans respect des garanties d’une procédure régulière. Au total, elle a retiré le statut légal à plus de 1,6 million de personnes entrées aux États-Unis dans le cadre de programmes humanitaires.

Des migrants vénézuéliens arrivent à l’aéroport international Simón Bolívar de Maiquetía, au Venezuela, à bord d’un vol d’expulsion en provenance de Guantánamo, le 20 février 2025. Photo de Leonardo Fernandez Viloria/Reuters via Gallo Images
Le « Big Beautiful Bill » signé par Trump le 4 juillet a alloué environ 171 milliards de dollars à l’application des lois migratoires, dont 47 milliards pour la construction d’un mur à la frontière, 45 milliards pour la détention et 15 milliards pour les expulsions. Son gouvernement a étendu son interdiction de voyager de 19 pays en juin à 39 en décembre, et en janvier, il a gelé le traitement des visas pour 75 pays.
Pour faire respecter ces restrictions, le gouvernement a recruté plus de 12 000 agents supplémentaires de l’ICE, abaissant les conditions d’entrée et réduisant considérablement la durée de la formation. Les agents, déployés à la hâte et mal formés, ont reçu pour instruction de faire preuve de « créativité » et d’arrêter des personnes « collatérales » afin d’atteindre un quota quotidien de 3 000 arrestations.
L’ICE a mené des raids massifs à travers les États-Unis, notamment sur les lieux de travail et aux abords des écoles. Les arrestations ont été largement arbitraires : 95 % des personnes détenues n’ont aucune condamnation pour infraction violente et 73 % n’ont aucun casier judiciaire. Des centaines de citoyens américains et de résidents légaux ont été arrêtés à tort et certains ont été expulsés, parfois en violation directe des décisions de justice. Des agents ont été filmés en train de briser des vitres de voitures, de frapper des personnes, d’utiliser des béliers pour enfoncer des portes d’entrée et de recourir à des techniques d’arrestation interdites telles que les clés d’étranglement. À ce jour, les agents de l’ICE et du Service des douanes et de la protection des frontières (Customs and Border Protection) ont ouvert le feu lors de 17 incidents, tuant cinq personnes, dont deux manifestants anti-ICE, et en blessant sept autres.
En Europe, une stratégie clé consiste à externaliser le contrôle des migrations en payant d’autres États pour intercepter les embarcations et empêcher les départs, ainsi qu’à établir des centres de traitement des demandes offshore dans des pays tiers.
L’UE a désormais conclu des accords de contrôle des frontières avec le Liban, la Libye, la Mauritanie et la Tunisie. Le financement de l’UE permet aux garde-côtes libyens d’intercepter les personnes migrantes et réfugiées en Méditerranée et de les emmener en Libye, où ils sont détenus dans des camps dans des conditions que les experts de l’ONU ont décrites comme susceptibles de constituer des crimes contre l’humanité. En août, les garde-côtes libyens ont ouvert le feu sur un navire de sauvetage de SOS Méditerranée dans les eaux internationales en utilisant un navire fourni par l’Italie dans le cadre d’un programme financé par l’UE.
Le gouvernement italien poursuit sa politique consistant à immobiliser dans les ports les navires de sauvetage gérés par la société civile et à leur assigner des ports de débarquement éloignés afin de les tenir à l’écart des zones où ils sont nécessaires. Entre février 2023 et juin 2025, les autorités ont retenu des navires à 29 reprises. En juillet 2025, la Cour constitutionnelle italienne a déclaré ces décisions illégales, estimant que le droit international de la mer ne pouvait être contourné par une législation nationale punitive.
Sous le gouvernement d’extrême droite de Giorgia Meloni, l’Italie est devenue pionnière en Europe du traitement externalisé des demandes grâce à un accord avec l’Albanie, qui a ouvert des centres de détention en octobre 2024. Un tribunal a toutefois jugé illégale la détention de migrants en vue de leur traitement dans un pays non-membre de l’UE, les obligeant à retourner en Italie. Le gouvernement a alors réaffecté ces centres à la détention des migrants sans autorisation de séjour en Italie, tout en introduisant un projet de loi plus strict en matière d’immigration. Le règlement de l’UE sur la gestion des migrations, qui entrera en vigueur en juin 2026, pourrait lui permettre de reprendre son dispositif en Albanie.

Une manifestante brandit une pancarte portant l’inscription : « Ils fuient la pauvreté et la mort pendant que nous discutons de papiers d’identité », lors d’une manifestation organisée à Paris, le 18 décembre 2025, à l’occasion de la Journée internationale des migrants. Photo de Jérôme Gilles/NurPhoto via AFP
La Commission européenne a également proposé un nouveau règlement radical en matière de retour des personnes migrantes, visant à créer un système à l’échelle de l’UE pour accélérer les expulsions. Cette proposition, actuellement en cours de négociation au Parlement européen, introduit la reconnaissance mutuelle des décisions de retour entre les États membres, l’allongement des périodes de détention et la possibilité de créer des « centres de retour » dans des pays non-membres de l’UE. La société civile met en garde contre le risque de normaliser les retours illégaux, d’étendre la détention arbitraire et de compromettre l’accès aux recours juridiques.
Les États européens suivent la voie tracée par l’Australie, qui a mis en place dès 2001 un programme de détention des demandeurs d’asile à Nauru et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, avant de le réactiver en 2012. En 2025, elle a conclu un nouvel accord pour expulser vers Nauru des personnes précédemment libérées d’une détention illimitée par décision de justice.
Les États rejettent systématiquement les demandes d’asile, la Grèce allant plus loin encore avec une nouvelle loi qui punit le « séjour irrégulier » et l’« entrée irrégulière » par des peines d’emprisonnement d’au moins deux ans. En février 2026, le Parlement européen a approuvé la première liste européenne des pays d’origine supposés sûrs afin d’accélérer les expulsions. La société civile a rejeté cette mesure, estimant qu’elle impose une charge injuste aux demandeurs d’asile, contraints de prouver pourquoi ils ne devraient pas être expulsés.
D’autres approches sont possibles : plus d’une douzaine d’États d’Amérique latine et des Caraïbes, disposant de ressources bien moindres que l’Europe, ont récemment convenu de renforcer la protection, la régularisation et l’intégration des demandeurs d’asile, des migrants, des réfugiés et des rapatriés.
Une grande partie du recul de l’Europe est dictée par des considérations électorales. Le virage à droite en matière de politiques migratoires résulte de la montée en puissance des partis d’extrême droite et de l’adoption par les partis traditionnels de politiques restrictives visant à limiter leur attrait. En Autriche, où le Parti de la liberté d’extrême droite est arrivé en tête lors des élections de 2024, le gouvernement centriste formé pour l’exclure du pouvoir a néanmoins adopté certaines parties de son programme. En 2025, il a mis fin au regroupement familial pour les demandeurs d’asile, malgré un nombre limité de demandes, invoquant une pression sur les systèmes d’éducation, de logement et de santé, et a interdit aux jeunes filles de porter le voile à l’école. Au cours du premier semestre, l’Autriche a procédé au renvoi forcé de 3 188 personnes.
L’immigration a été l’un des thèmes centraux des élections de février 2025 en Allemagne, lorsque le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne a obtenu son meilleur score historique après avoir fait campagne en faveur des expulsions massives. Le parti conservateur traditionnel au pouvoir a coopéré avec lui lors des votes parlementaires sur l’immigration et a promis des politiques plus strictes. Le nouveau gouvernement allemand a considérablement augmenté les expulsions, suspendu le regroupement familial et réduit l’aide sociale ainsi que les programmes d’intégration.
Aux Pays-Bas, l’immigration est restée un enjeu majeur lors des élections anticipées organisées en octobre après la chute du gouvernement, suite au retrait du parti d’extrême droite, le Parti pour la liberté, en raison de désaccords sur l’immigration. Pendant la campagne électorale, le parti de centre-gauche D66 a promis des restrictions en matière d’immigration, notamment le traitement des demandes d’asile dans les pays d’origine des personnes migrantes.
Certains États du Sud global ont également durci leurs politiques. L’Inde a expulsé des centaines de réfugiés rohingyas vers le Bangladesh. L’Égypte a renvoyé des centaines de réfugiés soudanais dans le cadre d’un programme présenté comme volontaire, administré conjointement avec le Soudan. La Thaïlande a expulsé des réfugiés ouïghours vers la Chine, malgré les risques évidents de persécution. La République dominicaine a expulsé plus de 310 000 Haïtiens. À la fin de la guerre civile en Syrie en décembre 2024, le gouvernement libanais a lancé un plan de retour pour les Syriens et intensifié la pression sur les personnes sans statut légal pour qu’elles régularisent leur situation ou participent à des programmes de retour pilotés par l’État. À la fin de l’année, plus d’un demi-million de personnes avaient quitté le pays.
L’Iran et le Pakistan ont mené la plus grande campagne d’expulsions massives de l’année, renvoyant environ 2,8 millions d’Afghans vers un territoire contrôlé par les talibans en Afghanistan. Le Pakistan a ordonné l’expulsion de 1,4 million de réfugiés enregistrés et titulaires de cartes délivrées par l’ONU, contournant le contrôle judiciaire et arrêtant des personnes à leur domicile, sur les marchés et dans les écoles. À la suite de son conflit avec Israël, l’Iran a accusé les Afghans d’espionnage pour le compte d’Israël et a diffusé des aveux forcés. Les expulsions ont atteint entre 30 000 et 51 000 personnes par jour.
La société civile organise une résistance coordonnée : des coalitions de défense des droits qui réclament des réformes juridiques et politiques, des organisations intentent des actions en justice pour bloquer les politiques régressives, des militants de terrain maintiennent les services essentiels, des citoyens se mobilisent en solidarité et des réseaux communautaires entravent physiquement des opérations d’expulsion. Malgré un climat politique hostile, elle a remporté des victoires significatives.
Deux réformes politiques majeures ont été obtenues en Espagne et en Thaïlande en 2025. La régularisation par l’Espagne de 500 000 migrants sans papiers est le résultat d’une campagne ayant recueilli plus de 700 000 signatures pour proposer des modifications réglementaires. En Thaïlande, la décision de reconnaître le droit au travail des réfugiés du Myanmar, permettant à environ 80 000 personnes d’obtenir un permis de travail, fait suite à des années de mobilisation de la société civile.
Les tribunaux ont constitué un contre-poids essentiel aux politiques restrictives. La Cour suprême des États-Unis a ordonné au gouvernement de faciliter le retour d’un Salvadorien expulsé à tort et a jugé que l’expulsion de migrants vénézuéliens en vertu de la loi de 1798 sur les ennemis étrangers violait les garanties constitutionnelles d’une procédure régulière. La société civile a remporté d’autres victoires lorsque des juges ont bloqué les expulsions accélérées, mis fin à l’application de la loi sur les ennemis étrangers et déclaré illégal le déploiement par Trump de la Garde nationale contre des manifestants à Los Angeles.
En Afrique du Sud, un tribunal a annulé des politiques qui refusaient aux demandeurs d’asile l’accès au système d’asile, entraînant leur arrestation et leur expulsion sans procédure régulière, tandis qu’un autre tribunal a ordonné au groupe anti-migrants Operation Dudula de cesser d’empêcher les migrants d’accéder aux établissements de santé publics et aux écoles. La Haute Cour australienne a jugé inconstitutionnelle l’imposition de couvre-feux stricts et de bracelets électroniques aux réfugiés libérés sans évaluation judiciaire individuelle des risques.

Des manifestants se rassemblent devant le tribunal de première instance de Tunis, en Tunisie, le 22 décembre 2025, pour soutenir Saadia Mosbah, militante antiraciste détenue et accusée de blanchiment d’argent et d’aide à l’entrée illégale de migrants. Photo de Chedly Ben Ibrahim/NurPhoto
Les tribunaux ont également donné raison à des travailleurs humanitaires criminalisés. En Grèce, 24 travailleurs humanitaires ont été acquittés des accusations de traite d’êtres humains en janvier 2026, après sept années d’incertitude juridique. La Cour européenne des droits de l’homme a également condamné la Grèce pour des expulsions illégales systématiques. En Italie, la Cour constitutionnelle a jugé que toute ordonnance contraire au devoir de sauver des vies n’était pas juridiquement contraignante et que les personnes ne pouvaient être sanctionnées pour avoir refusé de s’y conformer. D’autres tribunaux italiens ont jugé illégale la saisie des navires de sauvetage.
Malgré la criminalisation, la société civile continue de fournir une assistance vitale sur les routes migratoires, notamment par le biais d’opérations de recherche et de sauvetage. En novembre, Médecins sans frontières a relancé ses activités avec un nouveau navire après que les restrictions italiennes ont contraint l’ancien à cesser ses opérations. Les organisations de la société civile soutiennent des initiatives en matière d’éducation, d’alimentation et de santé dans les camps, et offrent des conseils juridiques, des programmes psychosociaux et une aide à l’emploi dans les communautés d’accueil, en mettant souvent l’accent sur les risques et les besoins des groupes particulièrement vulnérables parmi les réfugiés, notamment les enfants, les personnes LGBTQI+ et les femmes.

Des membres d’équipage de l’Ocean Viking, navire de sauvetage de SOS Méditerranée, évacuent un enfant d’un navire pétrolier dans les eaux internationales entre Malte et la Tunisie, le 31 décembre 2025. Photo de Sameer Al-Doumy/AFP
Un nombre croissant de groupes fournissent une aide juridique complète. L’International Refugee Assistance Project (Projet international d’aide aux réfugiés) offre des services juridiques aux personnes déplacées dans plus d’une centaine de pays, tandis qu’aux États-Unis, des groupes mobilisent des milliers d’avocats bénévoles pour représenter gratuitement les demandeurs d’asile et les personnes en détention. Ces acteurs courent des risques : au Royaume-Uni, des avocats et des militants travaillant avec des réfugiés ont déclaré avoir reçu des menaces de viol et de mort de la part de manifestants d’extrême droite anti-migrants. Ces menaces ont contraint au moins deux organisations à fermer leurs portes, tandis que d’autres doivent consacrer une part plus importante de leurs ressources limitées à leur sécurité.
De nombreuses personnes descendent dans la rue en signe de solidarité avec les personnes migrantes et réfugiées. En Europe, les manifestations visent à contrer la montée du sentiment anti-migrants liée à l’influence croissante de l’extrême droite. En janvier, les Italiens sont descendus dans les rues de Palerme aux côtés des migrants pour réclamer des changements politiques visant à faciliter l’obtention des permis de séjour et de la citoyenneté. En février, au moins 160 000 personnes ont défilé à Berlin contre la coopération du parti au pouvoir avec l’extrême droite, et plus de 220 000 ont manifesté dans d’autres villes allemandes. En juin, des groupes de la société civile ont organisé un rassemblement « Debout contre le racisme » à Belfast, au Royaume-Uni, à la suite d’une série d’attaques racistes. En août, le Royaume-Uni a connu des mobilisations en réponse à des manifestations anti-migrants. En octobre, des milliers de personnes ont défilé en signe de solidarité à Dublin, en Irlande.
Aux États-Unis, la mobilisation massive contre l’application des lois migratoires a atteint des niveaux records, avec des centaines de manifestations dans tous les États au cours des premiers mois de 2025. Lors de la « Journée sans migrants », le 3 février, les gens sont restés chez eux et n’ont pas travaillé pour protester contre les politiques d’immigration de l’administration Trump. Les manifestations du No Kings Day, le 14 juin, ont rassemblé plus de cinq millions de personnes dans tout le pays, et plus de sept millions ont participé à la deuxième édition en octobre. Des groupes confessionnels ont coordonné des événements d’observation des tribunaux, des marches et des veillées pendant la Semaine nationale de la migration en septembre. Des étudiants ont manifesté contre l’ICE lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de février 2026 en Italie.

Des manifestants protestent contre les rafles de l’ICE à New York, aux États-Unis, le 13 février 2025. Photo de Mostafa Bassim/Anadolu via Getty Images.
Au départ, des manifestations ont eu lieu devant des centres de détention de l’ICE, lors d’événements de recrutement de l’ICE, ainsi que dans les aéroports afin de cibler les vols d’expulsion. Les militants ont lancé des campagnes de boycott contre les compagnies aériennes fournissant des avions et les entreprises de logistique assurant ces vols. Mais à mesure que l’ICE s’est implantée dans les quartiers, les manifestations se sont davantage orientées vers la défense communautaire : des habitants ont mis en place des systèmes d’alerte précoce et sont intervenus physiquement pour empêcher des arrestations. Des groupes de surveillance de l’ICE ont été créés pour documenter les actions des agents et alerter leurs voisins migrants. Des formations sur les droits ont été organisées, des lignes d’assistance communautaires mises en place pour signaler les activités de l’ICE et, dans certains cas, des centres de défense avec une présence constante dans des lieux stratégiques afin de perturber les opérations. Des entreprises ont été conseillées sur la conduite à tenir en cas d’intervention de l’ICE et des bénévoles formés pour identifier les agents et les véhicules infiltrés, documenter les raids et localiser les personnes détenues. Des réseaux ont coordonné des réponses rapides, organisant un soutien alimentaire et financier pour les travailleurs détenus, traduisant des documents officiels et fournissant une aide juridique. Certains ont bloqué des opérations de l’ICE et repoussé les agents.
Le gouvernement américain a répondu à cette résistance par la criminalisation et la violence. Les autorités ont qualifié les manifestants d’extrémistes, d’anarchistes violents et de terroristes nationaux. Le ministère de la Justice a engagé des poursuites pénales contre des centaines de manifestants, accusant nombre d’entre eux d’agressions criminelles. Pourtant, cette campagne de criminalisation a largement échoué : la plupart des accusations ont été réduites ou rejetées, et les rares procès qui ont eu lieu ont abouti à des acquittements.
La violence étatique a eu des effets plus durables. Des agents fédéraux ont utilisé des projectiles au poivre et des gaz poivrants, des grenades assourdissantes et des gaz lacrymogènes contre les manifestants, leur infligeant de graves blessures. Les violences les plus graves ont eu lieu à Minneapolis, dans le Minnesota, où des agents fédéraux ont tué deux manifestants, Renee Good et Alex Pretti, lors de l’opération « Metro Surge » en janvier 2026. Les experts des droits humains de l’ONU ont averti que ces homicides pourraient constituer des exécutions extrajudiciaires. Quelques jours plus tard, à Hartford, dans le Connecticut, un fourgon de l’ICE a renversé un manifestant lors d’une veillée en hommage à Renee Good.
Les forces de restriction gagnent du terrain. Des politiques autrefois considérées comme impensables – expulsions massives, traitement des demandes d’asile dans des États autoritaires, refus systématique de représentation juridique – sont devenues une réalité. La rhétorique anti-migrants s’est avérée très efficace pour justifier des mesures qui violent le droit international.
Pourtant, la résistance de la société civile montre que cette régression peut être inversée. La résistance doit rester forte, car des obligations juridiques contraignantes en vertu du droit international sont en jeu. La Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, son principe de non-refoulement et ses garanties d’une procédure régulière ne sont pas facultatifs. En exigeant leur application, la société civile conteste la normalisation de l’extrême et affirme que la migration n’est pas une crise moderne à laquelle il faut remédier par l’exclusion, mais une composante permanente de l’histoire humaine qui doit être abordée avec humanité.