RAPPORT SUR L’ÉTAT DE LA SOCIÉTÉ CIVILE 2026

LA GÉNÉRATION Z: UNE NOUVELLE RÉSISTANCE SE LÈVE

Dans de nombreux pays, les membres de la génération Z se sont soulevés dans le cadre de manifestations de masse. Ce n’est pas la première fois que les jeunes descendent dans la rue, et ces manifestations menées par la génération Z ne sont pas les seules mobilisations de masse de ces derniers temps, comme l’illustrent les récentes manifestations contre la corruption en Angola, contre la violence de l’agence américaine de l’immigration et des douanes (ICE) aux États-Unis, et contre le régime théocratique en Iran – un vaste mouvement auquel la génération Z participe largement. Mais dans des contextes très différents, des points communs frappants apparaissent dans la résistance de la génération Z à un pouvoir économique et politique irresponsable, démontrant qu’une nouvelle génération civique est en train de faire entendre sa voix.

Colère économique et politique

Les manifestations menées par la génération Z ont récemment mobilisé un large éventail de pays, dont la Bulgarie, la Grèce, l’Inde, l’Indonésie, Madagascar, le Maroc, le Népal, la Macédoine du Nord, les Philippines, la Serbie, le Pérou, la Tanzanie, le Timor-Leste, le Togo et la Turquie.

La colère de la génération Z s’est accumulée au fil du temps. Les mobilisations éclatent généralement lorsqu’un gouvernement impose une nouvelle politique affectant négativement les jeunes ou révélant sa déconnexion avec la réalité. Au Népal, l’interdiction par le gouvernement de 26 plateformes de réseaux sociaux a déclenché les manifestations – une mesure apparemment motivée par le fait que des jeunes utilisaient ces plateformes pour tourner en dérision le train de vie luxueux des enfants de politiciens. Le gouvernement bulgare a tenté de faire adopter un budget prévoyant une hausse des cotisations sociales et des impôts, cristallisant ainsi les inquiétudes quant à son processus décisionnel jugé non démocratique. Le Parlement péruvien a approuvé une réforme du système de retraite, rendant obligatoires les cotisations dès l’âge de 18 ans. En Indonésie et au Timor-Leste, des responsables politiques se sont octroyé des avantages généreux : augmentation des indemnités en Indonésie et voitures de luxe au Timor-Leste.

De jeunes manifestants défilent devant le Parlement à Katmandou, au Népal, le 8 septembre 2025, pour réclamer la levée de l’interdiction des réseaux sociaux et la fin de la corruption. Photo de Prabin Ranabhat/AFP

Le déclencheur peut aussi être une catastrophe révélant une corruption systémique. Aux Philippines , de violentes tempêtes ont mis en lumière l’inefficacité persistante de nombreux projets de lutte contre les inondations, malgré les fonds considérables qui leur auraient été alloués. En Serbie, l’effondrement de l’auvent d’une gare ferroviaire en novembre 2024, qui a causé la mort de 16 personnes, a suscité une indignation durable contre la corruption. En Macédoine du Nord, l’incendie d’une discothèque a coûté la vie à 59 jeunes personnes. Au Maroc, la mort de huit femmes en couches dans un seul hôpital en moins de trois semaines a exposé les défaillances des services essentiels, alors même qu’un nouveau stade coûteux était construit pour la Coupe du monde. À Madagascar, les manifestations ont éclaté lorsque les coupures d’électricité et d’eau sont devenues insupportables.

Dans certains pays, les manifestations ont exprimé des revendications démocratiques fondamentales ignorées par les dirigeants : contestation d’élections manifestement non démocratiques en Tanzanie, opposition aux manœuvres visant à prolonger un règne dynastique au Togo et manifestations après l’arrestation du maire d’Istanbul, favori de l’opposition dans la course à la présidence, en Turquie.

De jeunes Tanzaniens vivant en Afrique du Sud dénoncent les résultats des élections en Tanzanie au Cap, en Afrique du Sud, le 5 novembre 2025. Photo de Rodger Bosch/AFP

Plusieurs facteurs communs expliquent l’émergence de ces mobilisations dans des contextes variés. Nombre de ces pays comptent une forte population jeune, dont les attentes économiques ne sont pas satisfaites. Les jeunes sont souvent bien formés, mais le taux de chômage demeure élevé, le coût des produits de première nécessité a explosé et les services publics, déjà fragiles, se sont encore détériorés. Les inégalités économiques se creusent tandis que les perspectives de mobilité sociale s’amenuisent.

Les élites économiques et politiques se confondent fréquemment. Beaucoup de jeunes dénoncent des responsables politiques déconnectés de la réalité et manifestement égoïstes, l’ostentation des élites et une corruption visible. Dans certains pays, dont plusieurs en Afrique, le fossé générationnel entre les dirigeants et la génération Z accentue encore ce décalage.

De nombreux mouvements portés par la génération Z formulent des exigences de redistribution et de populisme économique : encadrement de la richesse des élites, investissements dans la création d’emplois, renforcement des budgets de l’éducation et de la santé, ainsi que la fin de la corruption.

Leurs stratégies courantes

Les manifestants de la génération Z font preuve d’une résilience remarquable. En Serbie, ils ont maintenu leurs mobilisations pendant plus d’un an, mettant en place de nouvelles méthodes de travail et permettant aux participants de développer des compétences en matière de participation et d’organisation susceptibles de constituer la base d’un engagement militant durable. Le mouvement grec, formé après un accident ferroviaire qui a tué 57 personnes en 2023, continue de se mobiliser et est retourné dans les rues à l’occasion de l’anniversaire de l’accident en 2025. 

La démocratie directe a été un principe directeur en Serbie, où le mouvement a organisé des assemblées étudiantes ouvertes, suivies d’assemblées citoyennes dans les villes et les villages. Le mouvement marocain Génération Z 212 est délibérément décentralisé et horizontal. Cela ne signifie toutefois pas que ces mouvements soient dépourvus de leadership ; ils comptent au contraire de nombreux leaders. 

Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans la manière dont les mouvements dirigés par la génération Z communiquent, se coordonnent et prennent des décisions. Les participants utilisent des VPN et des plateformes plus discrètes pour contourner les restrictions. Discord, à l’origine une application destinée aux gamers, a constitué un outil clé au Népal, avant d’être adopté par des mouvements à Madagascar et au Maroc. Bien que Discord ne soit pas exempt des problèmes liés aux réseaux sociaux, tels que les discours haineux, il offre un anonymat relatif, n’est pas associé aux oligarques technologiques de droite et tend à être moins soumis aux restrictions gouvernementales. Aux Philippines, Reddit a servi de plateforme majeure pour dénoncer le mode de vie des élites corrompues. La génération Z n’abandonne pas les réseaux sociaux, mais les militants opèrent des choix stratégiques quant aux plateformes qu’ils utilisent et à la manière de les exploiter.

De jeunes manifestants se rassemblent devant le bâtiment du Parlement à Rabat, au Maroc, le 18 octobre 2025, réclamant une réforme de l’éducation et des soins de santé. Photo d’Abdel Majid Bziouat/AFP

Au Népal, le mouvement a utilisé Discord pour mener une expérience démocratique sans précédent après la fuite du Premier ministre : 10 000 personnes, au Népal et dans la diaspora, ont utilisé la plateforme pour débattre et choisir un candidat favori pour occuper le poste de Premier ministre par intérim, qui a ensuite pris ses fonctions. Au Maroc, le mouvement de la génération Z a recouru à Discord pour voter ses prochaines actions, produire des podcasts quotidiens et organiser des réunions ouvertes, partagées sur YouTube, afin de sensibiliser le public aux droits de manifestation et aux stratégies non violentes. La démocratie en ligne du mouvement a permis aux jeunes femmes d’occuper un rôle de premier plan.

La technologie facilite un partage rapide des idées à l’échelle mondiale. Lorsque les réseaux sociaux ont pris de l’importance dans le contexte des mobilisations, lors des soulèvements du « Printemps arabe » en 2011, les liens entre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont été favorisés par une langue commune et des régimes politiques relativement similaires. Aujourd’hui, des connexions mondiales se tissent entre des mouvements s’exprimant dans des langues différentes et évoluant dans des contextes divers, grâce notamment aux contenus vidéo et à la traduction assistée par l’IA.

Les mouvements à travers le monde reconnaissent ouvertement s’être inspirés du Népal et d’autres mobilisations qui les ont précédés. À Madagascar, des manifestants se sont inscrits aux communautés Discord du Népal pour en apprendre davantage sur leurs tactiques et leurs défis. Les mouvements partagent également des symboles, notamment ceux du manga One Piece, dont le drapeau au crâne coiffé d’un chapeau de paille a été brandi lors de manifestations au Népal et ailleurs.

Les actions sont clairement inspirées du style propre à la génération Z, qui utilise de manière créative les mèmes et la moquerie, ainsi que des actions symboliques et spectaculaires. En Serbie, les manifestants ont pédalé et couru jusqu’à Bruxelles et Strasbourg pour attirer l’attention de l’Union européenne, et ont organisé une marche symbolique de 16 jours, un jour pour chaque personne tuée dans la catastrophe ferroviaire.

Les mouvements de protestation menés par la génération Z se structurent en grande partie en dehors des cadres existants, résistant dans certains cas aux tentatives de cooptation des partis d’opposition. Ils bénéficient souvent d’un soutien qui transcende les clivages politiques, ethniques, sociaux et de genre, comme en Macédoine du Nord. Certains dépassent le cercle initial de leurs instigateurs issus de la génération Z : aux Philippines, des groupes religieux, des agriculteurs, des professionnels de santé et des enseignants ont défilé aux côtés des jeunes manifestants.

Les organisations établies de la société civile peuvent jouer un rôle de soutien. Le mouvement serbe a mis en place ses propres structures et mobilisé des soutiens bénévoles, notamment pour des dons de nourriture, tout en trouvant des alliés parmi des groupes existants qui ont apporté un soutien sur le plan logistique et assisté les personnes détenues. En Indonésie, des groupes de la société civile établis ont fourni une assistance juridique aux manifestants détenus, mis en place une initiative visant à enquêter sur les violences commises lors des manifestations et contribué à l’élaboration d’une liste publique de revendications. Au Maroc, ils ont documenté les violations du droit de manifester. Ces collaborations intergénérationnelles illustrent le potentiel de collaboration et d’apprentissage mutuel entre la société civile émergente et la société civile établie.

Impacts et répression

Dans certains cas, les manifestations ont produit des résultats immédiats. Le parlement indonésien a abandonné les nouvelles allocations et entamé un dialogue avec les dirigeants étudiants, tandis que les partis politiques ont limogé plusieurs personnalités politiques visées par les manifestants. Le gouvernement marocain a accepté d’augmenter les budgets de l’éducation et de la santé. Au Timor-Leste, il a supprimé les voitures gratuites destinées aux parlementaires et aboli les pensions à vie pour les anciens responsables politiques, une revendication de longue date des militants.

Les concessions initiales n’ont toutefois pas toujours satisfait les manifestants. Au Népal, le revirement du gouvernement sur l’interdiction des réseaux sociaux s’est révélé insuffisant : les manifestations se sont poursuivies jusqu’à la démission et à la fuite du Premier ministre. À Madagascar, le président Andry Rajoelina a cédé à plusieurs reprises, limogeant le gouvernement et convoquant un dialogue national, mais les manifestants ont persisté jusqu’à ce que l’armée change de camp et le force à quitter le pouvoir. Le gouvernement bulgare a retiré son projet de budget, mais des dizaines de milliers de personnes ont manifesté jusqu’à la démission du gouvernement.

La mère d’un manifestant tué tient le portrait de son fils lors d’un rassemblement de la société civile à Antananarivo, à Madagascar, le 13 octobre 2025. Photo de Luis Tato/AFP

Dans de nombreux cas, les gouvernements autoritaires ont refusé de satisfaire les revendications. Et dans presque tous les pays, que les gouvernements aient cédé ou non, la réponse de l’État a été la violence. En Tanzanie, la police a tiré à balles réelles sur des foules protestant contre des élections manifestement non démocratiques, faisant des centaines de morts, tandis que des centaines d’autres personnes ont été accusées de trahison. Lors des manifestations au Togo, les forces de sécurité ont tué au moins sept personnes. En Turquie, la police a réagi par des arrestations massives, des passages à tabac, des tirs de projectiles à bout portant, et l’usage de gaz poivré et de gaz lacrymogène.

La violence étatique reflète la menace que représentent les mobilisations menées par la génération Z pour le pouvoir économique et politique établi. Elle tend à être plus féroce lorsque les manifestants réclament la démocratie, ce qui suppose une redistribution fondamentale du pouvoir. À Madagascar, avant de changer de camp et de refuser de tirer sur les manifestants, les forces de sécurité ont utilisé des balles réelles, alimentant une spirale de violence qui a fait au moins 22 morts. Au Népal, lorsque des manifestants ont fait irruption dans le complexe parlementaire, la police a utilisé des munitions de type militaire, visant notamment la tête. Comme souvent, ces réponses meurtrières n’ont pas réussi à réprimer les manifestations, elles ont au contraire rallié davantage de personnes convaincues que l’avenir de leur pays était en jeu.

Même lorsque les revendications des manifestants sont plus circonscrites, la violence étatique demeure fréquente. En Indonésie, les autorités ont déployé des forces militaires lorsque la police a perdu le contrôle au milieu d’affrontements déclenchés après qu’un jeune homme a été renversé et tué par un véhicule armé. Au Timor-Leste, la police a tiré sur les manifestants. Au Maroc, la violence policière a fait de nombreux blessés. Au Pérou, la police a utilisé des drones, des lasers et des gaz lacrymogènes. En Serbie, elle a déployé une arme sonique. Aux Philippines, des manifestants en détention ont été battus, humiliés et soumis à des tortures psychologiques.

Défis

Le contexte et l’histoire invitent à la prudence. Lorsque des manifestations menées par la génération Z ont éclaté au Kenya en 2024, déclenchées par une augmentation des impôts, l’État a recouru à une violence meurtrière après que les manifestants aient exigé des réformes politiques plus profondes. Les mobilisations qu’elles ont inspirées au Ghana, au Nigeria et en Ouganda ont subi un traitement similaire, tout comme celles menées par la génération Z contre les brutalités policières au Kenya en 2025. Le coût de la contestation est élevé, et il est déraisonnable d’attendre des jeunes qu’ils le supportent indéfiniment.

Rassemblement de manifestants à la mosquée nationale Baitul Mukarram à Dhaka, au Bangladesh, le 19 décembre 2025, pour réclamer justice pour le jeune leader manifestant assassiné Sharif Osman Hadi. Photo d’Abdul Goni / AFP

La colère de la génération Z ne se limite pas aux pays où des manifestations ont éclaté. Les jeunes expriment leur frustration partout où l’économie et la politique déçoivent. Mais cette colère ne débouche pas automatiquement sur des revendications progressistes. Dans plusieurs pays européens, dont l’Allemagne, la Pologne et la Roumanie, de nombreux jeunes ont récemment voté pour des responsables populistes et nationalistes de droite qui se présentent comme anti-élites et promettent le changement. Le défi pour les mouvements progressistes consiste à canaliser la colère vers des alternatives respectueuses des droits humains et de la justice sociale, en s’attaquant aux élites plutôt qu’à des groupes vulnérables tels que les personnes LGBTQI+ ou les personnes migrantes.

Un autre défi attend les mouvements victorieux : maintenir leur élan lorsque des opportunités se présentent, mais que des acteurs politiques rivaux se disputent le pouvoir. L’expérience du Bangladesh, où un mouvement mené par la génération Z a renversé un gouvernement autoritaire en 2024, montre que les transformations profondes exigent du temps. Le parti issu du mouvement de protestation n’a remporté qu’un nombre limité de sièges lors des élections de février 2026. Les lois répressives et la stagnation économique survivent souvent aux gouvernements qui les ont instaurées.

Mais la colère de la génération Z ne s’éteindra pas. Il existe 80 pays dont l’âge médian est inférieur à 30 ans. Lorsque les gouvernements ajoutent de nouveaux échecs aux griefs économiques et politiques déjà présents, d’autres mobilisations émergent. 

Pour les organisations établies de la société civile, le défi consiste à soutenir la résistance menée par la génération Z tout en respectant l’autonomie et le droit à l’auto-organisation des militants émergents. Pour les gouvernements, la voie à suivre implique d’écouter, d’engager un véritable dialogue, de s’engager en faveur d’un changement réel et, surtout, de respecter le droit de manifester au lieu de répondre à la dissidence par la violence.

Résumé en vidéo