Table des matières
- RAPPORT SUR L’ÉTAT DE LA SOCIÉTÉ CIVILE 2026
- PANORAMA: RÉSISTANCE À CONTRE-COURANT +
- DÉMOCRATIE: UNE ASPIRATION DURABLE +
- TECHNOLOGIE: INNOVATION SANS RESPONSABILITÉ +
- GOUVERNANCE MONDIALE: LA POLITIQUE DE PUISSANCE MET À L’ÉPREUVE LES RÈGLES +
- CONFLIT: L’IMPUNITÉ SANS LIMITES +
- CLIMAT ENTRE EFFONDREMENT ET PERCÉE +
- MIGRATION: LA CRUAUTÉ COMME POLITIQUE +
- LUTTES DE GENRE: RECUL ET RÉSISTANCE +
- LA GÉNÉRATION Z: UNE NOUVELLE RÉSISTANCE SE LÈVE +
- REMERCIEMENTS +
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- De nombreux États s’attaquent aux droits des femmes et des personnes LGBTQI+ en les dépeignant comme une menace pour la famille, la tradition et l’identité nationale. Les États-Unis ont donné le ton à l’échelle mondiale et ont réduit les financements internationaux. Le Burkina Faso et Trinité-et-Tobago ont criminalisé les relations entre personnes du même sexe ; la Slovaquie et le Royaume-Uni ont défini légalement le sexe comme une binarité biologique ; la Hongrie a interdit les événements Pride. Cette dynamique de réaction conservatrice au niveau mondial a conduit la Commission de la condition de la femme des Nations unies à supprimer les références à la santé et aux droits sexuels et reproductifs.
- La société civile résiste à cette régression, notamment par des manifestations et des actions en justice. En Afrique du Sud, la pression de la société civile a conduit à la reconnaissance de la violence sexiste comme catastrophe nationale, tandis que le Danemark et la Norvège ont modifié leur législation afin d’élargir l’accès à l’avortement. Les tribunaux ont dépénalisé l’homosexualité à Sainte-Lucie, et le mariage pour tous est entré en vigueur au Liechtenstein et en Thaïlande.
- Alors que les attaques politisées s’intensifient, certaines des victoires les plus significatives de la société civile demeurent invisibles. En Gambie, cette dernière a bloqué les tentatives d’abrogation de l’interdiction des mutilations génitales féminines ; en Lettonie, elle a suspendu le retrait d’une convention sur la violence à l’égard des femmes ; au Kenya, elle a bloqué le projet de loi anti-LGBTQI+ fondé sur la « protection de la famille ». Sans cette résistance constante, la régression aurait été beaucoup plus profonde.
Les droits des femmes et des personnes LGBTQI+ font l’objet des attaques les plus coordonnées et les plus étendues depuis des décennies. Les forces anti-droits cherchent à démanteler les protections acquises au terme des décennies de lutte, tandis que les mouvements féministes et LGBTQI+ et leurs alliés ripostent. La lutte se joue à la fois aux niveaux national et international, les attaques contre les droits étant motivées par un mélange d’idéologie et d’opportunisme politique.
Pourtant, ce qui caractérise cette période, c’est la résistance. La régression ne s’opère pas sans contestation : même dans les villes iraniennes, où le régime théocratique a réprimé les récentes manifestations avec une violence sans précédent, les femmes ont continué de circuler sans voile, en signe de défi ; et, sous le système d’apartheid sexuel afghan, elles ont maintenu des écoles clandestines, documenté les abus et entretenu des réseaux de solidarité. En Hongrie, des dizaines de milliers de personnes ont bravé la menace de poursuites judiciaires pour défier l’interdiction de la Pride par le gouvernement. Aux États-Unis, où les protections fédérales ont été démantelées plus rapidement que partout ailleurs dans le Nord global, la résistance prend la forme de manifestations de masse, de votes citoyens visant à inscrire le droit à l’avortement dans les constitutions des États et de litiges stratégiques devant les tribunaux d’État. Selon les contextes, la résistance prend différentes formes, et s’avère plus difficile à étouffer que ne l’avaient anticipé les forces régressives.
Le ton de la lutte mondiale a été donné en janvier 2025, lorsque Donald Trump a signé une série de décrets imposant une classification biologique strictement binaire du sexe, limitant le financement des soins liés à l’affirmation de genre, mettant fin à la reconnaissance du genre auto-identifié sur les documents fédéraux, abrogeant les protections contre la discrimination des personnes LGBTQI+ dans les domaines de la santé et du logement, et interdisant les politiques de diversité, équité et inclusion (DEI). L’administration Trump a exercé des pressions sur les entreprises pour qu’elles suivent son exemple. Les États américains alignés sur Trump se sont concentrés sur l’interdiction de l’envoi postal de pilules abortives.

Des manifestantes se rassemblent à Washington, D.C., aux États-Unis, le 18 janvier 2025, pour un week-end d’actions féministes en amont de la seconde investiture de Donald Trump. Photo de Aashish Kiphayet/NurPhoto via AFP
En raison de l’influence mondiale des États-Unis, ces mesures ont servi de modèle à d’autres dirigeants cherchant à faire reculer la reconnaissance des droits. Et comme le gouvernement américain était autrefois le plus grand donateur bilatéral au monde, la suppression de l’aide étrangère a eu des répercussions immédiates à l’échelle mondiale. Le démantèlement de l’USAID et l’extension de la règle du bâillon mondial, qui bloque le financement américain des organisations pratiquant des avortements ou défendant le droit à l’avortement, ont touché de manière disproportionnée les femmes, les filles et les personnes LGBTQI+, en particulier dans les zones de conflit, les zones rurales et les pays les plus pauvres.
Le rapport Gros plan sur l’égalité des sexes 2025 des Nations unies (ONU) a sonné l’alarme, indiquant que le monde est loin d’atteindre les objectifs du cinquième Objectif de développement durable (ODD) consacré à l’égalité des sexes. Il prévoit que, malgré la contribution des femmes au travail domestique et aux soins non rémunérés – estimée à 10 800 milliards de dollars par an pour l’économie mondiale –, 351 millions de femmes et de filles vivront encore dans l’extrême pauvreté d’ici 2030. Ce recul risque d’être invisible pour de nombreux décideurs politiques en raison de la réduction drastique du financement de la collecte de données spécifiques au genre dans environ 70% des offices nationaux de statistique.
Les nouvelles technologies aggravent ces difficultés. Les systèmes d’intelligence artificielle intègrent et amplifient les biais sexistes, qu’il s’agisse d’algorithmes discriminatoires dans les outils de recrutement ou de chatbots générant à grande échelle des images intimes non consenties. Les deepfakes permettent de nouvelles formes d’abus et d’extorsion visant les femmes dans la vie publique. Les plateformes de réseaux sociaux ne parviennent pas à modérer le harcèlement, créant ainsi des environnements hostiles qui poussent les femmes à se retirer du débat public. La faiblesse des cadres réglementaires permet aux entreprises technologiques de tirer profit de ces préjudices tout en échappant à leurs responsabilités.

Des membres de groupes féministes et de défense des droits des femmes participent à la réunion publique annuelle CSW69 avec le Secrétaire général de l’ONU, le 11 mars 2025, au siège des Nations Unies à New York, aux États-Unis. Photo de ONU Femmes/Ryan Brown
Les tensions institutionnelles se sont manifestées lors de la 69ème session de la Commission de la condition de la femme (CSW69) des Nations unies en mars 2025. Sous la pression d’un bloc anti-droits bien organisé, la déclaration politique a supprimé des références longtemps présentes à la santé et aux droits sexuels et reproductifs – une évolution qui aurait été impensable quelques années auparavant.
Face à cette régression, la société civile a continué à s’adapter et à innover, souvent sous la menace directe, obtenant des résultats tangibles. Alors que certains États ont restreint le droit à l’avortement, criminalisé l’homosexualité et supprimé des financements, d’autres ont reconnu l’égalité dans le mariage et introduit des définitions du viol fondées sur le consentement. Les défenseurs des droits ont également protégé les acquis dans les enceintes internationales. Le lancement du programme d’action Beijing+30 a vu plus de 100 États renouveler leurs engagements en faveur de la justice de genre. Lors de la CSW69, les militants ont réussi à faire reconnaître explicitement, pour la première fois, la violence sexiste dans la déclaration politique.
Dans tous les pays et systèmes politiques, les attaques contre les droits des femmes sont portées par un discours remarquablement cohérent qui présente l’égalité comme une idéologie dangereuse et dépeint les luttes féministes et LGBTQI+ comme des menaces pour les enfants, les identités nationales et les valeurs familiales traditionnelles. Les responsables politiques instrumentalisent les questions de genre pour détourner la colère économique et politique de la population vers des cibles faciles. En conséquence, les droits humains sont de plus en plus traités comme des privilèges conditionnels plutôt que comme des protections universelles.
Certains États criminalisent la visibilité des personnes LGBTQI+. En 2025, la Hongrie a adopté une loi interdisant les marches des fiertés et autres événements publics LGBTQI+, autorisant la surveillance pour en assurer l’application. Cette loi a restreint le droit de manifester tout en assimilant la visibilité LGBTQI+ à une infraction. Elle a conduit à la poursuite du maire de Budapest pour son rôle dans l’organisation d’un événement Pride en violation de l’interdiction. Parallèlement, le gouvernement turc a déclaré 2025 « Année de la famille » et a présenté un projet de loi visant à restreindre sévèrement les droits des personnes LGBTQI+, à criminaliser le plaidoyer en leur faveur et à limiter l’accès aux soins pour les personnes transgenres. Les autorités ont réprimé les marches Pride et Trans Pride d’Istanbul, arrêtant des dizaines de militants, journalistes et avocats.

Une foule record défile en défiant l’interdiction du gouvernement lors de la 30e édition de la Budapest Pride, le 28 juin 2025, dans le centre-ville de Budapest, en Hongrie. Photo d’Attila Kisbenedek/AFP
D’autres États démantèlent les infrastructures en faveur de l’égalité et restreignent les concepts juridiques afin d’exclure les personnes transgenres. Au Royaume-Uni, une décision de la Cour suprême a permis l’exclusion légale des femmes transgenres des espaces non mixtes, estimant que, selon la loi sur l’égalité, les termes « femme » et « sexe » renvoient exclusivement au sexe biologique. Le Parlement slovaque a adopté des amendements constitutionnels radicaux définissant le sexe comme strictement biologique, interdisant la reconnaissance juridique du genre pour les personnes non binaires et transgenres, limitant l’adoption aux couples hétérosexuels mariés, interdisant la maternité de substitution et exigeant l’accord parental pour l’accès des enfants à une éducation sexuelle complète. Il s’agit d’une tentative manifeste de contournement des normes de l’Union européenne (UE) en matière de non-discrimination et de droits humains.
Contrairement à la tendance observée précédemment, une vague de criminalisation des relations homosexuelles a déferlé sur l’Afrique, souvent alimentée par une combinaison de moralisation religieuse et de rhétorique nationaliste présentant les droits LGBTQI+ comme des impositions étrangères. Au Burkina Faso, la junte militaire a révisé le code pénal afin de criminaliser les relations homosexuelles et leur « promotion », passibles de peines de deux à cinq ans d’emprisonnement. Au Kenya, où les actes homosexuels demeurent illégaux en vertu de lois coloniales, le projet de loi sur la protection de la famille 2023, actuellement bloqué au stade de la prépublication, vise à définir la famille comme strictement hétérosexuelle et introduirait des sanctions pénales sévères, y compris la peine de mort, pour la pratique ou la « promotion » d’actes homosexuels.
Une régression a également eu lieu à Trinité-et-Tobago, où une décision de la Cour d’appel a annulé la dépénalisation des relations homosexuelles et rétabli des peines de l’époque coloniale pouvant aller jusqu’à 25 ans de prison. Dans de nombreux autres pays où l’homosexualité est illégale, comme le Sénégal et la Tunisie, la répression s’est intensifiée : des personnes ont été arrêtées en vertu des lois sur l’indécence et la moralité, et soumises à des examens forcés en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre réelle ou perçue.
En Asie centrale, l’année 2025 s’est conclue par la signature, par le président du Kazakhstan, d’une loi inspirée du modèle russe interdisant la « propagande gay », prohibant toute représentation positive des personnes LGBTQI+ dans l’éducation, les médias et les plateformes en ligne, et appliquée au moyen d’amendes et de détentions.
Plusieurs États restreignent également les droits reproductifs et affirment leur contrôle sur le corps des femmes. En Russie, le gouvernement a lancé une campagne contre la « propagande en faveur du mode de vie sans enfants », appliquant une nouvelle loi qui interdit la promotion des modes de vie dits « childfree » dans la publicité, les films, les médias et les contenus en ligne. Cette initiative s’inscrit dans une tendance plus large observée chez les gouvernements populistes et nationalistes de droite, qui cherchent à enrayer la baisse des taux de natalité, souvent accompagnée de discours racistes ancrés dans des théories complotistes suprémacistes blanches sur le « remplacement » des populations établies.
Les protections fondamentales de l’intégrité physique, telles que l’interdiction des mutilations génitales féminines (MGF), sont remises en cause. Une tentative d’abrogation de l’interdiction des MGF en Gambie a été contrée avec succès fin 2024, mais la bataille judiciaire se poursuit désormais devant la Cour suprême.
Au-delà des États-Unis, d’autres États démantèlent les infrastructures destinées à protéger les droits sous le couvert d’un discours « anti-woke ». En Argentine, le président libertarien d’extrême droite Javier Milei a supprimé les programmes destinés aux victimes de violences sexistes et entend retirer le féminicide du Code pénal en tant que circonstance aggravante dans les condamnations pour homicide, arguant que les catégories spécifiques au genre créeraient des privilèges.
La situation s’est encore détériorée dans les deux pays où prévaut un système d’apartheid sexuel : l’Afghanistan et l’Iran. En Afghanistan, les autorités talibanes ont appliqué des décrets visant à effacer les femmes de la vie publique et à restreindre leur liberté de mouvement, notamment en refusant aux employées et aux contractantes afghanes l’accès aux locaux de l’ONU. En septembre, les talibans ont coupé l’accès à Internet dans tout le pays au nom de la prévention de l’immoralité, fermant de facto des voies essentielles d’accès à l’éducation, au travail et à la résistance.
En Iran, deux ans et demi après les manifestations « Femmes, vie, liberté », le gouvernement a intensifié sa répression contre les soutiens du mouvement. L’année 2025 a enregistré une augmentation spectaculaire des exécutions : au moins 1 922 personnes ont été exécutées, soit plus du double du nombre enregistré en 2024 et le niveau le plus élevé depuis quinze ans. La contestation persistante ayant contraint les autorités à tolérer les femmes non voilées dans les grands centres urbains, celles-ci ont ajusté leurs méthodes répressives, remplaçant les patrouilles visibles dans les rues par des mesures bureaucratiques et administratives et renforçant la surveillance grâce à des drones, des systèmes de reconnaissance faciale, des caméras de lecture des plaques d’immatriculation, et une application soutenue par le gouvernement incitant les citoyens à signaler les violations du port du hijab.
Partout dans le monde, la société civile mobilise la résistance, bloquant, retardant ou affaiblissant les mesures régressives et remportant des victoires malgré des conditions hostiles.

Des militants défilent à Pretoria, en Afrique du Sud, pour demander que la violence sexiste et le féminicide soient déclarés catastrophe nationale le 11 avril 2025. Photo de Marco Longari/AFP
La résistance est particulièrement visible dans l’espace public, notamment autour de deux moments clés de l’année : la Journée internationale des femmes et la saison des marches des fiertés. Le 8 mars 2025, les femmes du monde entier ont protesté contre l’intensification des attaques visant leurs droits, dénonçant la violence sexiste, revendiquant leurs droits reproductifs et exprimant leur solidarité avec les communautés opprimées. Les femmes se sont mobilisées contre la violence sexiste tout au long de l’année, en réponse aux cas de féminicide et autour du 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. En Afrique du Sud, les mouvements féministes ont remporté une victoire historique lorsque le gouvernement a déclaré la violence sexiste et le féminicide catastrophe nationale.
En Lettonie, la société civile a contenu une tentative de recul. Après la ratification de la Convention d’Istanbul – la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique – en 2023, et son entrée en vigueur en mai 2024, les forces conservatrices ont organisé en octobre 2025 un vote parlementaire en vue d’un retrait. Une pression intense de la société civile – des manifestations à grande échelle et une pétition – a permis de suspendre le processus de retrait jusqu’à une décision postérieure aux élections de 2026.
La Pride 2025 a constitué un moment central de résistance : des dizaines de milliers de personnes ont défié l’interdiction à Budapest, bravé la répression à Istanbul et afflué à la WorldPride à Washington DC, refusant de céder à l’intimidation de Trump. La Pride de Porto Rico s’est transformée en acte de résistance civique contre la loi sur la liberté religieuse, qui autorise le refus de services aux personnes LGBTQI+. Dans un autre élan de résistance, plus de 100 000 personnes ont pris part à la Trans+ Pride de Londres. Les rues de Bangkok ont été envahies par la plus grande Pride d’Asie, célébrant l’égalité du mariage. Si le retrait d’entreprises des politiques DEI a fragilisé le financement de certaines marches dans certains pays du Nord, il a également offert l’occasion de libérer la Pride de l’influence aseptisante du secteur privé et de réaffirmer ses racines radicales.

Des personnes participent à la parade de la Bangkok Pride lors de l’ouverture du Mois des fiertés, le 1er juin 2025, à Bangkok, en Thaïlande. Photo d’Anusak Laowilas/NurPhoto via AFP
Les tribunaux demeurent des arènes décisives, les litiges stratégiques permettant d’obtenir des gains tangibles. En Pologne, une décision de la Cour suprême a allégé les obstacles à la reconnaissance juridique du genre en supprimant l’obligation pour les personnes transgenres de poursuivre leurs parents en justice. La Cour suprême des Caraïbes orientales a abrogé les lois coloniales de Sainte-Lucie qui criminalisaient les relations homosexuelles, faisant de ce pays le cinquième des Caraïbes à dépénaliser l’homosexualité ces dernières années.
Au niveau régional, la Cour interaméricaine des droits de l’homme a rendu un avis consultatif reconnaissant les soins comme un droit humain fondamental et exhortant les États à mettre en place des systèmes de soins universels, à redistribuer plus équitablement les responsabilités en matière de soins et à intégrer les soins dans les politiques nationales. Cette décision entérine des revendications féministes anciennes sur la valeur économique et sociale du travail de soins, souvent invisible et sous-évalué, et fournit un cadre juridique pour la construction de sociétés plus justes où les soins sont une responsabilité partagée.
Les tribunaux ont également renforcé l’intégrité physique et l’autonomie des femmes. La Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a rendu un arrêt historique contre la Sierra Leone, qualifiant les mutilations génitales féminines de torture et jugeant que l’État avait manqué à ses obligations en matière de droits humains en ne les criminalisant pas. Au Malawi et au Nigeria, des décisions ont reconnu le droit à l’avortement sans risque pour les victimes de violences sexuelles, établissant ainsi des précédents régionaux importants. Au Royaume-Uni, le Parlement a finalement abrogé une loi de l’époque victorienne criminalisant l’avortement en Angleterre et au Pays de Galles.

Des militants protestent contre un projet de loi qui obligerait les victimes à prouver qu’elles ont physiquement résisté à une agression sexuelle, à Rome, en Italie, le 15 février 2026. Photo d’Andrea Ronchini/NurPhoto
La société civile a remporté des victoires législatives et politiques en dehors des tribunaux. La pression persistante de la société civile et des institutions européennes a conduit la Pologne à abroger sa dernière « zone sans LGBT », achevant ainsi le démantèlement d’une campagne qui avait vu une centaine de municipalités se déclarer hostiles aux personnes LGBTQI+ depuis 2019. Des lois sur l’égalité du mariage sont entrées en vigueur au Liechtenstein et en Thaïlande.
Après des années de plaidoyer féministe, au moins trois autres pays de l’UE – la République tchèque, la France et la Pologne – ont adopté des définitions du viol fondées sur le consentement, entendu comme tout acte sexuel commis sans consentement libre et explicite. Un projet de loi similaire a été adopté par la chambre basse italienne, mais rejeté par le Sénat, qui a supprimé le consentement comme élément déterminant et rétabli l’exigence que les victimes démontrent un refus explicite.
Le plaidoyer de la société civile a permis des progrès au Kazakhstan, où une loi a criminalisé les mariages forcés et éliminé une faille qui permettait aux auteurs d’enlèvements de mariées d’échapper à toute sanction, et en Somalie, où la nouvelle loi anti-MGF de l’État de Jubaland a créé une dynamique qui pourrait conduire à l’adoption d’une loi nationale complète.
Malgré la vague anti-avortement impulsée par les États-Unis, les droits reproductifs ont progressé en Europe. Les îles Féroé, territoire autonome du Danemark, ont légalisé l’avortement sur demande jusqu’à 12 semaines, tandis que le Danemark et la Norvège ont porté la limite de 12 à 18 semaines. Les Pays-Bas ont autorisé les médecins généralistes à prescrire des médicaments abortifs jusqu’à neuf semaines, transférant ainsi les soins hors des cliniques spécialisées, tandis qu’au Luxembourg, les législateurs ont supprimé le délai d’attente obligatoire de trois jours et sont parvenus à un accord visant à inscrire la « liberté d’avorter » dans la Constitution.
Aux États-Unis, la coalition anti-traite World Without Exploitation s’est mobilisée pour exiger l’adoption de l’Epstein Files Transparency Act, promulguée en novembre, plus de 20 femmes victimes d’exploitation sexuelle par Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell s’exprimant publiquement, souvent pour la première fois. La campagne comprenait des panneaux d’affichage à l’échelle nationale, une publicité télévisée diffusée en prime time et un plaidoyer direct, afin de faire pression sur les législateurs pour qu’ils adoptent la loi. Les militants des droits des femmes continuent de dénoncer la protection dont bénéficient les hommes riches, dont les noms ont été caviardés dans les dossiers rendus publics, tandis que les femmes survivantes sont à nouveau traumatisées par la divulgation de leur identité.
À l’échelle mondiale, les organisations féministes et de défense des droits des femmes font campagne pour l’élection d’une femme féministe au poste de secrétaire générale des Nations unies et continuent de définir des programmes politiques progressistes au sein de la CSW et du Forum politique de haut niveau des Nations unies, chargé d’examiner les progrès réalisés dans le cadre des ODD. Au niveau régional, elles ont contribué à l’élaboration de l’Engagement de Tlatelolco, adopté lors de la Conférence régionale sur les femmes en Amérique latine et dans les Caraïbes, qui a défini un programme régional décennal axé sur l’égalité des sexes et l’économie des soins, ainsi que de la Feuille de route de la Commission européenne pour les droits des femmes, qui a établi un nouveau cadre juridique pour lutter contre la violence facilitée par la technologie et garantir l’égalité salariale dans tous les États membres d’ici 2030.
Les mécanismes internationaux ont apporté la promesse d’une responsabilisation pour les abus les plus graves. Dans le cadre d’une campagne menée par la société civile pour faire reconnaître l’apartheid sexuel comme un crime international, la Cour pénale internationale a émis en janvier 2025 des mandats d’arrêt contre le chef des talibans afghans, Haibatullah Akhundzada, et le président de leur Cour suprême pour persécution fondée sur le sexe.
Ces victoires et ces revers démontrent que la reconnaissance des droits n’est ni garantie ni permanente ; les droits doivent être constamment défendus contre ceux qui cherchent à les nier.
Les luttes s’inscrivent dans un contexte plus large d’érosion démocratique. L’intensification des attaques contre les droits des femmes et des personnes LGBTQI+ s’inscrit dans une stratégie politique délibérée où le genre sert de champ de bataille pour des conflits plus profonds autour du pouvoir, de l’autorité et des limites de la démocratie. La rhétorique anti-genre se révèle particulièrement efficace dans des contextes d’insécurité économique et de polarisation politique, où les enjeux de guerre culturelle peuvent mobiliser le soutien et détourner l’attention des échecs économiques et gouvernementaux.
La résistance peut prendre de nombreuses formes : plaidoyer, campagnes, contentieux, mobilisation dans la rue, défiance publique et persévérance silencieuse. Chaque approche répond à des contextes spécifiques et construit des formes distinctes de pouvoir. La résistance est même présente en Afghanistan, où les femmes continuent de s’organiser dans les conditions les plus répressives.
Les victoires juridiques sont importantes, mais les militants qui les ont obtenues en mesurent aussi les limites. Les lois dépénalisant l’homosexualité et reconnaissant les droits des personnes transgenres établissent des bases, mais ne peuvent à elles seules démanteler les préjugés profondément enracinés qui alimentent la discrimination et la violence. Un travail plus approfondi de transformation politique et social reste nécessaire.
Certaines des victoires les plus importantes remportées récemment par la société civile sont invisibles, car elles consistent davantage à empêcher une régression qu’à obtenir des progrès : lois bloquées, dispositions assouplies, application inégale, réorientation des programmes. Les victoires défensives font rarement la une des journaux, mais elles sont le fruit d’un plaidoyer soutenu et de la formation de coalitions. Sans cela, les propositions les plus extrêmes progresseraient bien plus loin et plus rapidement.
Les droits des femmes et des personnes LGBTQI+ restent un terrain contesté, façonné par l’issue incertaine des luttes politiques. La victoire n’est pas assurée, mais la défaite ne l’est pas davantage. La riposte est organisée, mais la résistance l’est également. La voie à suivre est activement tracée par celles et ceux qui refusent d’accepter l’inacceptable.