FINANCEMENT POUR UNE SOCIÉTÉ CIVILE LIBRE

Définir les impacts du financement flexible

Si chaque modèle de financement flexible possède des attributs qui lui sont propres, nos recherches ont mis au jour plusieurs caractéristiques communes qui apparaissent dans l’ensemble des modèles. Ce sont également les principales raisons qui devraient motiver les organisations à proposer un financement flexible.

01. Mobiliser des ressources pour permettre la flexibilité et faire en sorte qu’elle ait un impact plus important.
  • Assurer l’accessibilité sous toutes ses formes nécessite des ressources supplémentaires. La manière dont les bailleurs de fonds envisagent l’accessibilité du point de vue de leurs partenaires bénéficiaires est fondamentale dans leur identité et leurs valeurs, et permet d’avoir un impact plus inclusif. De nombreux acteurs du changement direct, en particulier, cherchent à sensibiliser à ce sujet. ADD International a par exemple lancé la Fairer Funding Campaign (« Campagne pour un financement plus équitable ») pour plaider en faveur d’une augmentation et d’une amélioration des financements destinés à la justice pour les personnes en situation de handicap10. Pour reprendre les termes de Women’s Fund Asia : dans le contexte du financement, l’inclusion signifie l’intégration et le financement proactifs de la justice linguistique, de l’accessibilité et de la coopération avec les partenaires à titre d’élément clé des partenariats de financement.
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Il peut par exemple s’agir :

  • d’allouer des financements supplémentaires pour les options de trajet et d’hébergement afin de faire en sorte que celles-ci soient accessibles aux personnes en situation de handicap, ou
  • d’intégrer au budget les coûts de traduction (qui peuvent être très élevés) pour aider à surmonter les obstacles linguistiques.

  • Il est crucial d’avoir la volonté de remédier aux difficultés pratiques. Être capable de gérer les difficultés pratiques au moment où elles surviennent constitue le signal d’un véritable engagement en faveur du financement flexible. Les organismes qui proposent des financements flexibles parviennent à se mobiliser et à faire preuve de créativité pour relever ces défis.

Plusieurs bailleurs de fonds ont par exemple mis en avant la difficulté commune que constituent les transferts monétaires dans des contextes où les banques font l’objet de contrôles très minutieux ou lorsque des sanctions sont mises en place. Les organismes qui proposent des financements flexibles ont notamment mis en place les solutions créatives suivantes :

    • demander à des sociétés sœurs d’effectuer le transfert monétaire si elles ont un meilleur accès,
    • collaborer avec des sponsors fiscaux, ou
    • prendre le risque de recourir à des canaux plus informels (cela augmente les chances que les fonds parviennent dans les zones où ils auront le plus d’impact).

Dans les contextes fragiles ou de conflits, la flexibilité et l’adaptabilité signifient également qu’il faut procéder au transfert monétaire de manière suffisamment rapide pour répondre à l’incertitude des conflits ou des crises humanitaires.

  • Accorder la priorité au soin et au bien-être a un réel impact. Les financements qui ne respectent pas le bien-être du personnel, des conseillers, des partenaires et des bénéficiaires ne correspondent pas aux valeurs de la flexibilité. À l’inverse, les financements qui donnent la priorité au soin et au bien-être auront plus de chance d’avoir de l’impact et d’être pérennes. Les fonds de femmes et féministes, en particulier, ont souligné l’importance du bien-être. Comme l’a décrit le Fonds Africain pour le Développement de la Femme (AWDF) :

« Faire évoluer les systèmes prend du temps! Le processus peut être accablant. Comment pouvons-nous prendre soin de nous-mêmes, mais également des individus ? Nous nous assurons qu’AWDF incarne cela, mais nous proposons également des espaces permettant aux partenaires, tout particulièrement dans le contexte de crise de cette année, de parler, de faire preuve de bienveillance et de guérir. »

  • Une fausse tension entre l’obligation de rendre des comptes et la flexibilité. Les organismes qui proposent des financements flexibles perçoivent l’obligation de rendre des comptes comme fondamentale dans leur travail, contrairement au financement traditionnel. Pour Prospera, il est vital de « parler de la tension qui est créée entre financement flexible et obligation de rendre des comptes ; ce n’est pas le sujet. »
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« Le financement aura beau être flexible, nous voudrons tout de même voir des preuves de ce que font les gens. Mais ces justifications pourront être exprimées dans leur propre langue et selon leurs propres perspectives plutôt que par l’intermédiaire des programmes des donateurs. Les fonds de femmes et féministes travaillent déjà de cette manière. » Chhavi Doonga, Prospera

  • C’est surtout envers les communautés visées qu’il faut rendre des comptes. Les organismes qui proposent des financements flexibles doivent rendre des comptes aux communautés qu’ils espèrent en fin de compte servir. Certains bailleurs de fonds (en particulier dans la philanthropie communautaire) utilisent la reddition de comptes comme base pour demander à leurs partenaires bénéficiaires de produire un rapport financier final et, parfois, des reçus. Mais c’est l’objet des rapports qui est important, comme le décrit le Global Fund for Community Foundations (GFCF) :

« Les bailleurs de fonds [traditionnels] demandent comment leur argent a été dépensé, et non pas ce que les communautés font pour elles-mêmes. Il n’y a aucune curiosité concernant la possibilité d’être complémentaire et respectueux de ce qui est déjà là. »

Et pour reprendre les termes de Greg Hilditch du Global Greengrants Fund :

« Il s’agit de rendre des comptes aux mouvements, et non aux donateurs, tout en œuvrant à améliorer la qualité des données probantes au sujet de l’impact de nos bénéficiaires. »

  • Une nouvelle vision du risque doit être adoptée. L’ensemble des organismes proposant des financements flexibles avec lesquels nous avons échangé dans le cadre de cette étude conviennent d’un point clé : les récits et les 10 discussions qui donnent une place centrale au risque dans le financement flexible ne sont pas pertinents. Dans d’autres secteurs tels que le monde de l’investissement, le risque est considéré comme positif et nécessaire. Pour citer ACT Ubumbano :

« Il faut chambouler la pratique du développement : nous ne pouvons pas continuer à faire la même chose et nous attendre à des résultats différents. Une discussion sur le risque bien plus importante porterait sur la manière de prendre des risques à l’égard des nouvelles idées et des innovations. »

Mama Cash fait écho à ce sentiment :

« Il est erroné de mettre l’accent sur le risque, surtout lorsque les groupes que nous finançons prennent des risques. La peur du risque n’est pas la vraie préoccupation ; en réalité, les donateurs ont peur d’abandonner le contrôle. »

  • La dynamique du financement passe de transactionnelle à relationnelle. Étant donné que les relations de financement impliquent des ressources monétaires, elles peuvent aisément devenir transactionnelles, particulièrement dans les cas où le bailleur de fonds est éloigné du contexte immédiat. C’est ACT Ubumbano qui l’exprime le mieux :
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« L’argent est nécessaire pour soutenir la lutte, mais si c’est le point de départ, cela devient problématique. Il faut impérativement que l’argent reste dans le cadre, mais nous constatons de plus en plus que la présence d’un mécanisme qui permet la transformation et l’émancipation est ce qui compte le plus. Le terme que nous utilisons est celui d’“accompagnement” ; le financement est un facilitateur. Cet aspect est très présent dans notre expression et nos descriptions de la solidarité. »

L’accompagnement permet aux bailleurs de fonds d’aller au-delà d’une attribution de subventions purement transactionnelle afin de financer des relations basées sur l’obligation mutuelle de rendre des comptes et sur la solidarité.11 Pour que le financement flexible puisse transformer le secteur de manière effective, les partenaires bénéficiaires comme les bailleurs de fonds doivent accorder une place centrale à l’élément humain. Comme beaucoup l’ont souligné, cela nécessite des bailleurs de fonds qu’ils se mettent activement à la place des bénéficiaires, en anticipant les obstacles auxquels ils sont confrontés tels que les barrières linguistiques, l’accessibilité pour les personnes en situation de handicap et les besoins des groupes marginalisés.

  • L’accompagnement aide les partenaires bénéficiaires à trouver leurs repères dans le paysage du financement, qui n’a pas beaucoup évolué. S’il est indéniable que le financement flexible fait bouger les choses, le paysage plus global du financement demeure rigide, peu enclin au risque et contraignant en matière de conformité. L’accompagnement contribue à combler cet écart en proposant des conseils pratiques et un soutien institutionnel, ce qui aide les bénéficiaires à décrypter les structures et processus souvent intimidants de la philanthropie traditionnelle qui n’ont pas encore adopté le financement flexible. Comme le décrit CIVICUS, ce type d’accompagnement « préparerait nos bénéficiaires à recevoir davantage de financements et à être en mesure de les gérer par rapport aux attentes des donateurs ». L’AWDF fait part d’un sentiment similaire, faisant remarquer que l’accompagnement vise également la pérennité :

« Les organisations communautaires et les ONG ne doivent pas compter uniquement sur nous tout au long de la durée de vie de leurs organisations. Nous avons également en tête la pérennité, l’élargissement du champ d’action et leur impact. Ces organisations ont besoin de ressources provenant d’ailleurs : nous proposons donc un accompagnement non financier. Cela inclut le renforcement des capacités, qui peut englober la gestion financière, la sécurité et la sûreté numériques, le leadership et la gouvernance, la communication et le fait de documenter leur travail. »

  • L’accompagnement peut être un outil au service d’une assistance pratique. Les partenaires bénéficiaires et les bailleurs de fonds se sont habitués à travailler au sein et autour de structures rigides, mais l’accompagnement leur permet de faire facilement la transition vers des formes de partenariats alternatives. Souvent, les partenaires bénéficiaires ont besoin de temps pour s’adapter aux nouvelles façons de travailler ; cela peut prendre des semaines, des mois ou des années, selon le contexte. Mama Cash l’explique fort justement :

« Nous avons un processus d’accompagnement qui nous permet de connaître les besoins des partenaires. Ainsi, ils auront identifié eux-même les aspects qui doivent être renforcés dans la gouvernance, la gestion financière et la prise en charge collective pour leurs groupes, des points qui requièrent de la vulnérabilité et une certaine ouverture pour pouvoir être évoqués par les partenaires. »

Par l’intermédiaire d’un dialogue, de réunions d’étape et d’un soutien continus, les bailleurs de fonds sont mieux à même d’anticiper les besoins des partenaires bénéficiaires et de reconnaître leurs points forts, ce qui n’apparaît pas toujours dans les rapports exigés dans le cadre des programmes. Dans le cadre de son accompagnement, FRIDA indique accompagner des partenaires pour leur permettre de mieux raconter leur action :

« Nous savons qu’ils fonctionnaient beaucoup avec des mises à jour par e-mail ou téléphone, mais cela n’apparaît pas toujours dans le rapport […]. Alors nous parlons avec notre équipe et nous nous mettons d’accord sur des moyens de les aider [pour la rédaction de rapports]. »

L’accompagnement rend l’attribution de subventions plus réactive et réduit la charge des deux côtés.

  • Le financement traditionnel a laissé derrière lui un héritage de peur. Même au moment où le discours et la pratique du financement flexible se développent, l’essentiel du financement reste concentré dans des processus et des structures descendants.12 Les effets du financement traditionnel demeurent profondément ancrés dans les pratiques à la fois des partenaires bénéficiaires et des bailleurs de fonds. Cet héritage, au fil du temps, a créé de la peur, menant à ce que Hive au Pakistan décrit ainsi :

« Un sentiment exagéré de réussite, où les problèmes sont dissimulés plutôt que résolus. »

NEAR a fait part d’une observation similaire :

« Le système a habitué notre société civile à jouer la certitude, à minimiser la complexité, parce que les donateurs ont besoin de simplicité. »

Sur l’ensemble des modèles, les bailleurs de fonds et les partenaires bénéficiaires ont mis en avant la nécessité de normaliser l’échec et de laisser de la place à l’apprentissage et à l’adaptation.

  • L’état d’esprit dit « de projet » est toujours très répandu, mais cela peut évoluer. En raison de l’héritage du financement traditionnel, les partenaires bénéficiaires ont souvent dû s’adapter à ses structures et processus. Il faut du temps et un « désapprentissage » mutuel pour effectuer cette transition au moment où les bailleurs de fonds adoptent le financement flexible. CIVICUS, par exemple, a indiqué que même si son Fonds de solidarité était intégralement flexible, l’organisation rencontrait un obstacle de taille :

« Même s’il est explicite que [les membres] peuvent demander des fonds de base (globaux), les organisations ne sont pas nombreuses à le faire. Nous sommes si nombreux à être dans un état d’esprit de projet ; il est nécessaire de changer de mentalité. »

Les années passées à gérer des relations de financement rigides et hiérarchisées ont créé un certain scepticisme chez de nombreux partenaires bénéficiaires vis-à-vis des arguments en faveur des financements flexibles. Les deux mondes entrent souvent en collision pour les partenaires bénéficiaires, car le système de financement traditionnel et dominant se heurte au financement flexible et basé sur la confiance. Par conséquent, il est nécessaire de prévoir du temps pour reconstruire la confiance envers les bailleurs de fonds. Lorsque cette confiance aura été construite, de nouveaux types de relation pourront prospérer.

10 ADD International. (2025). Fairer Funding for Organisations of Persons with Disabilities. Disponible à l’adresse suivante : https://add.org.uk/fairer-funding/

11 Peace Direct (2023). Transformer les partenariats dans la coopération internationale, Une ressource pratique pour la société civile, les donateurs, les ONGI et les intermédiaires. [en ligne] Peace Direct. Disponible à l’adresse suivante : https://www.peacedirect.org/content/uploads/2023/09/Peace-Direct-Transforming-Partnerships-in-International-Cooperation-French.pdf [Rapport consulté le 8 août 2025].

12 #SHIFTTHEPOWER Movement/Peace Direct. (2024) Too Southern To Be Funded: The Funding Bias Against the Global South. Disponible à l’adresse suivante : https://www.peacedirect.org/too-southern-to-be-funded/ [Consulté le 14 juillet 2025].